• Jacques Durr

    Dur, DURR !

    Le jeu de mots ne vous plaît peut-être pas, mais il est justifié : si vous prenez la peine de lire ce qui suit vous ne pourrez que vous ranger à mon avis. Oui, le sort a été très dur pour Jacques Durr !
    Vous avez sans doute remarqué que le hasard intervient souvent dans des actes plus ou moins anodins de la vie courante. On peut dire que c’est lui qui a délibérément pris les choses en main pour m’amener à faire connaissance avec ce tractionniste hors normes. Jugez plutôt.
    Parti chiner dans une brocante de timbres postes, un dimanche matin, j’ai déniché quelques cartes postales représentant des Traction. Une fois chez moi, j’ai admiré de plus près mon butin et une carte a retenu mon attention, c’est celle qui est reproduite et qui représente une 15/6 de 1952, éditée pour le cinquantenaire de la Traction et expédiée le 28 août 1987 du Musée de Mulhouse (timbre à 2,20 F) à un certain Jacques Durr, domicilié à une trentaine de kilomètres de chez moi.
    Pianotant alors sur mon meilleur Minitel (désolé, il n'y avait pas encore internet), je n’ai pas mis longtemps à m’apercevoir que le destinataire et l’adresse concordaient encore. Qu’auriez-vous fait à ma place ? le numéro ? Gagné !
    J’ai alors eu au bout du fil un monsieur à qui j’ai expliqué les circonstances qui me faisaient l’appeler et que je désirais savoir, en tant que responsable d’un club de Traction (La Traction Universelle Méditerranée), s’il avait toujours une de ces voitures en sa possession.
    - Hélas, me répondit-il, j’ai possédé deux Traction, mais étant devenu aveugle suite à un accident, je n’en ai plus depuis bien longtemps.
    Décontenancé, je l’ai prié de m’excuser, mais le ton qu’il a pris pour me répondre m’a rassuré : non, ce souvenir ne le tourmentait plus, il s’était habitué à sa situation et prenait son mal en patience avec une philosophie souriante. Il m’a alors raconté les grandes lignes de ses péripéties, ce qui m ‘a laissé coi (il y avait de quoi !).
    Encouragé, je lui ai demandé s’il ne lui restait pas des documents, ou à défaut, des anecdotes qui pourraient intéresser notre revue. Il m’a dit qu’il allait essayer de faire au mieux et donc, de le rappeler quelques jours plus tard.
    Quelques jours et un coup de téléphone plus tard, avec mon pote Bernard Durantet, nous voici sonnant à la porte de Monsieur et Madame Durr. Accueil très chaleureux, verre de l’amitié et pendant ce temps, rivés à ses lèvres nous prenions connaissance de son histoire, un carnet à la main.
    Voici ces notes qui se passent de commentaires :
    Jacques DURR né le 31 mars 1928 à Colmar
    Comptable, puis directeur commercial dans la confection masculine.
    Son père avait une « Voisin » de 1924 sans soupapes, actuellement au Musée de Mulhouse.
    Il achète sa première voiture à 17 ans : une Renault Monasix, ensuite une Chenard & Walker Aigle, une Peugeot 601 (ex gendarmerie de Colmar, avec séparation derrière le conducteur et strapontins), enfin une Amilcar Torpedo (qui perdait souvent les roues) pour ne citer que les très anciennes.
    Il obtient l’autorisation de la gendarmerie de conduire avant son permis à condition de porter son uniforme de garde-forestier (métier qu’il exerçait à l’époque).
    Il passe enfin son permis à 18 ans et 14 jours !
    Petite anecdote au sujet de la fin de cette 601 : lors de la veillée pascale à l’église de Turkheim, en 1950, la lumière s’éteint brusquement. Renseignements pris, c’était sa voiture, qu’il avait donnée à repeindre, qui venait de faucher un pylône électrique, le peintre au volant. Le maire du village y était passager : exit la Peugeot !
    Il entre en 1951 dans le monde des Traction en achetant à son cousin une 11BL de 1950 (789 BC 68), ce dernier la changeant pour une 11 familiale . Petite histoire : des ratés survenaient en 2de et en marche arrière. Après pas mal de temps passé en recherches, il s’agissait d’un conducteur d’allumage qui s’était usé au contact de la tringlerie de vitesses et qui amorçait de temps à autre avec la masse : simple comme un coup de fil (de bougie).
    Trois ans plus tard, il achète (d’occasion) une 15/6 (42 J 68). Ce sera aussi (hélas) sa dernière Traction .
    Avec ses Traction, il fera de la compétition (Rallye des Vosges, Rallye des Tulipes à Amsterdam, course de côte de Turkheim – 3 épis), la 15/6 lui apportant plus de satisfactions que la 11BL à propos de laquelle il nous confiait : « Que voulez-vous, à 130-140, elle plafonnait ! », c’est évident.
    Ensuite, il aura successivement une Ford Vedette V8 (pour exploiter une ferme d’accès difficile), une R10, une Matra 530 enfin une R16 : il cesse définitivement de conduire en 1985.

    Ses accidents :

    A moto (Miele), le 28 mai 1945, choc frontal avec un autre motard (sans casque tous les deux). Fracture des sinus, fracture du haut et du bas du palais, 2 fractures du crâne, 7 fractures du nez, yeux sortis de leur orbite, genou ouvert : coma profond, laissé pour mort par les docteurs. Ses amis avaient déjà acheté une couronne pour son enterrement. Une jeune infirmière essaie de le « récupérer » . Sa tête avait tellement enflé suite aux traumatismes, qu’elle lui remet l’œil droit à l ‘envers : après son rétablissement , il perd pratiquement l’usage de cet œil . Il sort de l’hôpital à moto (une Terrot 125) : passion, quand tu nous tiens !

    A moto à nouveau, mais comme passager sur le tan-sad, sortie de route le 28 novembre 1945 et l’équipage tombe dans une maison en ruines en contre-bas de la route: 5ème cervicale brisée.

    Dernier accident (the last, but not the least), lors de la course de côte « Turkheim – 3 épis » en 1956, à 4 km du départ, dans un virage à gauche devant sa maison, sa 15/6 « tire droit » et vient s’enrouler autour d’un épicéa. Il retrouve le moteur à la place du mort . Apparemment indemne (il sortira seul du véhicule), il a en fait perdu son œil gauche. Lors du choc contre le toit, son casque a brisé ses lunettes dont une branche lui a crevé l’œil valide.

    Il pense que c’est un outil, oublié sous le capot par son mécanicien, qui est venu coincer une biellette de direction, l’empêchant ainsi de redresser la voiture.
    Quelque temps plus tard, un ophtalmo lui opère l’œil droit et parvient à lui faire récupérer 3 dixièmes de vision. Emporté par le désir de mieux faire, le même chirurgien (assez âgé) le réopère, mais cette fois la chance tourne et il ne lui reste plus qu’un demi-dixième au total.
    Il s’est retiré depuis longtemps dans le midi où il vit avec sa femme.

    Voilà: A méditer par tous ceux qui ont tendance à se plaindre de leurs petits soucis.

    Charly Perisi